J'ai le droit d'être vue
Ce matin, dans ma jaquette d’hôpital, j’ai compris ce que signifie vraiment être entendue.
546 jours.
C’est le temps que j’ai attendu. Près de deux années à porter quelque chose que je n’osais pas nommer. Quelque chose de profondément intime. Un secret de femme. L’un de ceux qu’on n’aborde jamais à la pause-café, qu’on tait même entre amies proches. Le prolapsus utérin et vésical. Ces mots-là, quand on les prononce, font souvent baisser les yeux ou figer le silence.
Le poids du silence
Il paraît qu’une femme sur trois est concernée. Et pourtant, la majorité d’entre nous traverse cela en silence, la tête haute, le ventre noué. On vit avec, on s’ajuste, on souffre parfois, souvent, sans le dire. On a honte. Honte d’un corps qui ne tient plus. Honte d’un malaise qui dérange.
Ce matin-là, j’avais peur. Mon cœur cognait fort. On peut bien lire toutes les statistiques du monde, savoir que plus de 80 % des femmes vont mieux après l’opération, cela ne calme pas l’angoisse. Il y a les chiffres, et puis il y a le corps, le nôtre, qui tremble à l’idée qu’on y touche.
Et puis…
Et puis j’ai mis les pieds à l’Hôpital Royal Victoria. Et j’ai senti que quelque chose était différent. Les regards ne fuyaient pas. Les gestes n’étaient pas mécaniques. Chaque mouvement, chaque mot, portait une attention réelle. Comme si tout le personnel soignant avait été formé non seulement à soigner des corps, mais à rencontrer des êtres humains.
Même avec cette jaquette d’hôpital, si fragile, si impudique, je ne me suis pas sentie invisible. J’étais là, entière. Une femme, pas seulement une patiente. Une personne, pas juste un numéro.
Puis il y a eu cette infirmière.
Elle est venue pour réviser mon dossier. Moi, j’avais mille choses à demander. De ces petites demandes qu’on hésite à formuler, de peur d’avoir l’air capricieuse. J’avais la gorge serrée, mais j’ai parlé.
Et elle m’a écoutée.
Pas une écoute automatique. Pas les « mm-hmm » distraits en consultant son écran. Non. Elle m’a regardée. Elle a laissé un silence, juste assez long pour que je sente qu’elle était vraiment là. Avec moi.
Et quand j’ai avoué que c’était difficile pour moi de nommer mes besoins, elle a marqué une pause. Pas une pause technique. Une vraie. De celles qui touchent profondément. Puis, avec une voix douce et ferme, elle m’a dit :
« Madame, j’aimerais que chaque fois que vous entrez dans un hôpital, un CLSC ou que vous voyez un médecin, vous vous souveniez que vous êtes la cliente. Vous avez le droit de poser vos questions. Vous avez le droit de comprendre ce qui va vous arriver. C’est votre droit. »
Et là, quelque chose en moi a fondu.
J’ai pleuré. Pas de tristesse. De soulagement. Comme si ces quelques mots m’avaient rendue à moi-même.
Parce qu’on l’oublie trop souvent, dans le parcours médical, qu’on a le droit d’exister. On devient polies, dociles, reconnaissantes de ce qui devrait pourtant être la norme. On murmure des remerciements. On s’excuse de déranger. On évite de trop demander.
Mais cette infirmière m’a redonné un pouvoir que je croyais avoir perdu. Elle m’a rappelé que je pouvais poser mes limites. Que j’avais une voix. Que dans ce système si souvent débordé, j’avais encore une place.
Elle m’a vue. Et dans son regard, j’ai senti que j’existais.
Ce matin-là, elle m’a donné bien plus que des informations. Elle m’a offert une forme rare d’accompagnement : celle qui considère la personne entière. Pas seulement le corps à réparer, mais la femme derrière ses peurs, ses silences, sa dignité.
Alors à toi qui lis.
Si tu vis avec un prolapsus,si tu t’es sentie seule, honteuse, confuse,sache que :
• tu n’es pas seule
• ce n’est pas de ta faute
• il existe des solutions
• et tu as le droit, toi aussi, d’être entendue
Et à vous, les soignants, qui posez vos mains sur nos corps et vos mots sur nos blessures invisibles : sachez que vous avez entre les mains le pouvoir immense de rendre à quelqu’un son humanité. Un geste. Une parole. Quelques secondes d’attention sincère… et vous changez une vie.
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